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Andreas Klaeui

LE  THÉÂTRE  EN  SUISSE – NON  PAS  UNE GRANDE  INSTITUTION  UNIQUE  MAIS  DES MYRIADES DE PETITES  SCÈNES

La « scène théâtrale suisse » n’est pas une entité aussi visible et clairement définie qu’on pourrait le croire. La Suisse ne possède pas cette grande institution unique, LE THÉÂTRE, mais de nombreuses petites scènes réparties dans tout le pays. C’est là une conséquence typique du fédéralisme ; mais aussi du plurilinguisme helvétique. Que la région parle allemand, français, italien, rétoromanche, donc l’une des quatre langues nationales, elle aura ses propres théâtres, petits et grands, qui restent entre eux en dépit de toutes les tentatives de franchir les barrières placées à différentes enseignes culinaires, du rösti à la polenta. Plutôt qu’en direction de Zurich, c’est vers Paris que le théâtre romand dirige ses ambitions – le Vidy-Lausanne est intégré dans le théâtre français et coproduit en toute simplicité avec une scène de grande capitale : avec le Théâtre de la Ville in Paris.
Et tout aussi naturellement, les théâtres suisses alémaniques s’inscrivent dans le théâtre du grand espace germanophone – de Berlin à Vienne – et si, déjà, il est question d’ambition, ce sera, rien de moins, que de se placer sur les rangs pour l’élection du « Théâtre de l’Année » par la revue  «Theater heute». Sur le plan structurel aussi, les théâtres fonctionnent à leur manière dans chaque région linguistique : en Suisse romande selon le principe  français, avec coproductions et ensembles pour une période limitée; en Suisse alémanique selon le principe du « théâtre d’ensemble » , avec productions en boucle et des répertoires qui se prolongent parfois sur plusieurs années. La Suisse ne possède pas de Théâtre National, de Comédie nationale, de Grand Théâtre comme Hambourg, Berlin ou Paris et autres villes françaises. Et si le Ministre helvétique – francophone – de la Culture annonce malgré tout des idées centralistes, et se propose par exemple de déclarer le Zürcher Schauspielhaus, avec sa halle de construction navale « Schiffbau » de renommée internationale – « Phare de la Nation », l’affaire est loin d’être conclue.  
La situation est encore plus complexe au Tessin, partagé entre son attirance mêlée de haine pour le grand frère italien et les envahissants « impérialistes culturels » suisses alémaniques avec leur culture souvent empreinte d’ésotérisme et d’idées de retrait de la civilisation. Les Tessinois les nomment les «Zuchin », du nom de ces courges qui prolifèrent dans tout le canton. La culture tessinoise historique est rurale ; le Tessin a été une province milanaise – ce qui a tout de même valu à la Ville de Locarno un fortin signé Leonardo da Vinci – et en d’autres temps le fief de baillis suisses alémaniques. Un lieu symbolique de l’avantgarde artistique tel que le Monte Verità à Ascona n’a jamais appartenu spirituellement aux Tessinois, mais toujours à des fous exotiques de « danse du mouvement » allemands et suisses alémaniques. C’est ici que se dresse aujourd’hui le superbe Teatro San Materno de style Bauhaus dont les habitants d’Ascona ne savent trop que faire. A tout le moins viennent-ils de le restaurer de manière exemplaire.

Des efforts plurilingues

Ce sont essentiellement le théâtre dansé et les formes théâtrales quasi muettes (ou d’emblée plurilingues) qui permettent malgré tout de surmonter les barrières linguistiques. Le théâtre dansé romand avancé est source d’impulsions dans toute la Suisse et au-delà ; et un collectif tel que « Rimini Protokoll » avec le Suisse Stefan Kaegi, que Matthias Hartmann avait ramené dans ses bagages de Bochum au Zürcher Schauspielhaus, a réalisé à partir de Vidy une véritable croisade victorieuse dans l’univers théâtral francophone. Quant au projet « TransHelvetia », avec ses tournées plurilingues, ses textes courageusement présentés en langues étrangères, il est largement destiné au jeune public scolaire auquel il présente également une esthétique théâtrale venue d’ailleurs. Car, beaucoup plus que le théâtre germanophone, le théâtre français contemporain est clairement un théâtre de parole, de langue (parfois de déclamation la plus conservatrice), alors que les maisons suisses alémaniques sont pleinement inscrites dans le développement du théâtre germanophone international.
En d’autres termes : la scène théâtrale suisse offre l’image d’un chaos créateur - hautement productif il est vrai, mesuré à la grandeur du pays et de sa population. Aux compagnies professionnelles se joignent des théâtres amateurs dont le niveau est souvent plus que respectable. Songeons par exemple à cette personnalité novatrice et animatrice qu’est Louis Naef, originaire de Suisse centrale, avec ses « Landschaftstheater » ; ou encore au baroque Einsiedler Welttheater, pour qui Thomas Hürlimann vient tout juste d’écrire un nouveau texte, ou encore à la rétoromanche «Cumpagnia da teater Laax», naguère inspirée du théâtre jésuite, qui produit tous les dix ans un spectacle auquel s’associe pratiquement tout le village. En 2009, la mise-en-scène était assurée par le comédien suisse Bruno Cathomas, enfant du pays, qui fit lui-même, naguère, ses premiers pas sur scène en ces lieux.  

Rencontre du théâtre amateur et du théâtre professionnel
Dans le cadre de la première propre production du nouveau Théâtre de Coire (Churer Ensemble), théâtre amateur et théâtre professionnel se sont rencontrés et ont collaboré pour une reprise du thème « Jürg Jenatsch » sous la direction du metteur en scène Samuel Schwarz, du groupe libre «400asa» (très important) - qui pose au grand « combattant de la liberté grison » de la Guerre de Trente ans des questions délibérément contemporaines. Nombre d’amateurs se sont produits dans la pièce aux côtés d’acteurs professionnels. Cette production reflète une évolution qui se retrouve ailleurs – dans des chœurs parlés ou de mouvement ou chez les « experts » du monde réel. La scène libre et le théâtre urbain sont, de longue date, perméables – et les théâtres amateurs et professionnels le sont parfois aussi pour peu que les conditions réunies y soient favorables. Assisterions-nous à l’apparition d’un nouveau type de naturalisme ?   
« Jenatsch » était la première production du nouveau « Churer Ensemble », créé par feu Markus Luchsinger, subitement décédé au début de l’été 2009. Ce directeur de théâtre actif, engagé auparavant au Zürcher Theaterspektakel et dans les Berliner Festspiele, et qui entretenait un excellent réseau de relations dans la scène libre internationale, voulait, par de propres productions comme celle-ci – parallèlement à des spectacles réunissant de grands noms (Christoph Marthaler, Luc Bondy, Pippo Delbono) - , conférer un souffle nouveau à la scène théâtrale grisonne. On ignore encore quelle sera la suite,  si une saison peut vraiment prendre forme à Coire, ou si le théâtre grison va retomber dans sa léthargie. Cela dépendra fortement de la nouvelle directrice, Ute Haferburg qui a travaillé jusqu‘ici essentiellement sur des scènes lyriques.

Un petit théâtre très engagé à Genève
En dépit de notre culture fédéraliste, la périphérie théâtrale n’a pas la vie facile en marge des centres genevois et lausannois, zurichois et bâlois. Mais que les impulsions faiblissent de la part d’un théâtre municipal comme c’est actuellement le cas de celui de la Comédie de Genève, les regards se tournent tout naturellement vers les petits théâtres. Le Théâtre Le Poche de Genève par exemple avec sa programmation sociale engagée et avancée, ou le Théâtre du Grütli, le Forum Meyrin et l’Arsenic de Lausanne, tous lieux d’expérimentation et d’avantgarde. Ou le théâtre du « beau quartier de Carouge », qui a repris vie sous la houlette du jeune metteur en scène Jean Liermier et attire l’attention avec quelques grands classiques dépoussiérés - Voltaire, Musset, Molière, Marivaux - en des versions ludiques et pleines de fantaisie. Sur la scène théâtrale genevoise, les classiques représentent un véritable créneau, sachant que la grande Comédie tout comme le petit Théâtre Le Poche et le Forum Meyrin misent explicitement sur des auteurs contemporains.
C’est « hors concours»  qu’évolue le Théâtre de Vidy dans son décor idyllique au bord du Lac Léman, dans son bâtiment de Max Bill, à un niveau sans autre comparable aux grandes scènes nationales françaises, avec ses tournées et coproductions (Heiner Goebbels, Stefan Kaegi, Metzger/Zimmermann/de Perrot) de rayonnement européen.

Un nouveau départ à Zurich qui suscite l‘espoir
En Suisse alémanique, la prééminence esthétique revient de fois à autre, en alternance, au Zürcher Schauspielhaus ou au Theater Basel - à Bâle (Frank Baumbauer) ou à Zurich (Christoph Marthaler). Après le départ réussi de Matthias Hartmann au Burgtheater (« Ils voulaient le meilleur, ils l’ont »), c’est le tour de Zurich, qui prend un nouveau départ permettant tous les espoirs sous la direction d’une Suissesse rentrée au pays, Barbara Frey – tandis qu’au théâtre-ballet-opéra de Bâle placé sous la direction artistique de Georges Delnon, le théâtre parlé ne parvient pas à se hisser à la hauteur du brillant Opéra. Ce dernier a connu un succès tel qu’il lui a valu la mention d’« Opéra de l’année 2008/09 » des critiques de théâtre suite au sondage réalisé par la revue spécialisée  « Opernwelt ».
Avec sa « Maria Stuart » de Schiller – largement focalisée sur l’évolution d’Elisabeth, de la « Virgin Queen » à la femme désespérée et déchirée - Barbara Frey prend un départ hautement symbolique au Schiffbau, cette halle industrielle de Zurich Ouest que Christoph Marthaler avait naguère découverte pour le Schauspielhaus et qui, depuis lors, avait largement contribué au rayonnement international du théâtre ;  c’est par exemple ici qu’est né le « Hier und Jetzt » de Jürgen Gosch sur un texte de Roland Schimmelpfennig, invité aux Rencontres théâtrales de Berlin 2009 /Berliner Theatertreffen 2009. Mais l’avenir du Schiffbau demeure incertain. La direction artistique du Schauspielhaus est loin de présider seule aux destinées de ce bâtiment que la Ville entend exploiter « plus commercialement ».  Ce qui donnerait une véritable comédie helvétique à la Seldwyla – vous créez un beau théâtre, le transformez à grand frais, puis vous vous arrêtez net et laissez tout tomber.
A part le Schauspielhaus, il est à Zurich une autre maison repartie il y a une année : le « Theater Neumarkt », dont les codirecteurs Barbara Weber et Rafael Sanchez peuvent être considérés comme les représentants d’une génération de la scène libre qui, passées les années de pérégrination en Suisse et à l’étranger, est venue s’établir dans des murs plus solides. La scène libre nationale et internationale est représentée quant à elle par le Theaterhaus Gessnerallee dont le profil s’est encore accentué grâce à Niels Ewerbeck, et qui a acquis un statut d’important partenaire de coproduction international. D’autres voix se font par ailleurs entendre dans les milieux de la Haute Ecole des Arts : la compagnie  « Far A Day Cage » avec son metteur en scène Tomas Schweigen ou le jeune réalisateur et musicien Thomas Luz.


Nouveaux langages scéniques : option pour les petits théâtres
Miser sur de nouvelles formes et de nouveaux langages scéniques peut représenter une voie potentielle pour les petits théâtres urbains également et s’affirmer face à l’attrait qu’exercent les métropoles. Citons par exemple le Théâtre fédéré de Bienne et Soleure, qui engage de jeunes metteurs en scène et dramaturges (que la Suisse promeut très efficacement, par exemple dans le cadre de modèles de formation tels que le « Dramenprozessor »). C’est ainsi qu’a pu avoir lieu en 2008 à Soleure la Première de « Feindmaterie » de Simon Froehling, fraîchement émoulu du Dramenprozessor, une création réalisée par le jeune metteur en scène Jan Philipp Gloger, lui aussi très prometteur : heureuse conjugaison d’un texte intelligent et d’une mise en œuvre digne de lui.
Mais également un risque. Le Theater St. Gallen semble vouloir se diriger dans la direction opposée, celle qui exclut tout risque. Entre les grands théâtres et puissants opéras de Munich et Zurich, la formule saintgalloise consiste à attirer le public avec des pièces théâtrales légères et digestes. Il est vrai que la situation financière des petits théâtres urbains se tend de plus en plus  – notamment pour ceux qui entretiennent à la fois le théâtre, l’opéra et le ballet. L’exigence d’une rentabilité directe leur est signifiée toujours plus clairement. Le théâtre dansé est généralement la première discipline appelée à faire des concessions et coupes sombres. A Bâle comme ce fut le cas à Berne. A Lucerne, le Conseil municipal veut aller plus loin encore et promouvoir dorénavant uniquement, en totale monoculture, la musique qui a fait la réputation de la Ville. Autrement dit renvoyer la danse et la comédie à la scène libre. Il va de soi que des groupes libres ne peuvent pas apporter les bases nécessaires. Cette attitude montre en outre à quel point Lucerne fait déjà partie de l’agglomération de Zurich. Quiconque veut assister à un spectacle de comédie se déplace à Zurich. On peut se demander dans quelle mesure le théâtre urbain aux trois composantes – théâtre, opéra, danse –, en sa qualité de « temple culturel classique », représente donc encore un modèle d’avenir du double point de vue de la structure et du contenu. A Berne, des créateurs de théâtre indépendants ont déjà réfléchi d’eux-mêmes à de nouvelles formes théâtrales institutionnelles – sans toutefois parvenir encore à une conclusion. Nous n’en sommes pas encore là.


Auteur : Andreas Klaeui, jusqu’en 2008 rédacteur de la revue culturelle « du », critique indépendant (Schweizer Radio DRS, «Neue Zürcher Zeitung» et publications spécialisées : « nachtkritik », « Theater heute »). Il se partage aujourd’hui entre Zurich et Paris.

Traducteur : Pierre-André Dubuis
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